décembre 2008 - XNoir

Conclure le marché de l'année

Je ne suis pas fâchée de voir cette année agoniser. Plus que quelques heures et l'on passera à la suivante. D'aucuns s'accordent à dire qu'il s'agira d'une année de transition, qu'elle sera pire que la précédente. Bien que de nature pessimiste, je me refuse à y croire. Il est vrai que 2009, ça ne ressemble à rien. Alors que 2010, tout de suite, ça a de l'allure, du panache. On pourrait, comme le suggère l'écrivain Régis Jauffret dans une chronique sombre du dernier ''Télérama'', choisir de sauter 2009 comme un écolier zélé saute une classe. Mais encore faudrait-il qu'il nous donne sa méthode... Pour ma part, j'aimerais que cette nouvelle année soit à l'image de la soirée à venir : aussi belle que la vieille maison qui m'accueille, au coeur de la Sologne, aussi sympathique, talentueuse et simple que les gens qui y vivent, aussi paisible que la campagne qui nous entoure, aussi raffinée que les bulles que nous allons boire, que les mets dont nous allons nous délecter. Je vous épargne la rétrospective de l'année, exercice auxquels tous les journalistes se sentent obligés. Entre nous, en dehors de l'élection d'Obama, qu'y a-t-il eu de positif cette année ? Je vous le demande !
Bref, revenons à nos moutons, puisqu'il y a des éleveurs de moutons parmi les invités du réveillon. J'ai fait trois marchés ce matin, les derniers de l'année : mon marché maraîcher, mon marché aux fleurs bien aimé (pour y acheter un bouquet de wax et de renoncules vieux rose) ; mon marché "de bouche", aux Halles, pour y glaner quelques rillons de chez Hardouin, un pain aux noix et aux figues de chez Hardouin (le boulanger ; rien à voir avec le charcutier qui est juste en face) et des fromages inconnus du fromager médaillé (champion de France 2007, s'il vous plaît), histoire de dérouter nos papilles en fin de repas... et d'avoir de la place dans le Corail Tours-Blois ! Bon, je dois vous laisser. Mes hôtes m'attendent près de la vaste cheminée. Ils viennent de ramasser du gui et ont croisé un chevreuil. Au gui l'an neuf : joyeux réveillon !

Compter les moutons, siroter un Picon

Je grelotte. Dehors, dedans. Partout, je grelotte. A la campagne, je recourais à une bouillotte en laine de mouton. Elle ressemblait à un mouton, d'ailleurs. Là, j'ai bien un chat, mais il est plus difficile de glisser ses pieds dessous, malgré (ou à cause) d'une taille proche du puma. Définitivement inutile, conformément à tout chat qui se respecte (a-t-on déjà vu un chat guide d'aveugle ou secouriste ?), le chat en question dort justement sur le fauteuil que je convoitais pour ma sieste… Il ronfle, même : je l'entends d'ici. Il me faudrait le petit pull de Shaun, vous savez, l'adorable mouton de ''Wallace et Gromit''. Mardi dernier, j'ai loupé l'inédit, mais j'ai revu Rasé de près avec toujours autant de plaisir. L'esprit british prononcé de ces attachants personnages en pâte à modeler me donne envie de prendre un thé. Voilà qui me réchauffera à coup sûr. Il est trop tôt pour un Picon Bière (tiens, je me suis trouvé des verres Picon au vide-grenier du boulevard Béranger, ce matin) ou un Sparkling Mary Pickford. Mon frère aîné, spécialiste ès cocktails autoproclamé (et respecté) de la famille, a renouvelé hier soir sa recette de Noël en remplaçant le champagne par un crémant de Loire Ackerman brut, réserve privée. Et ça fonctionne parfaitement. La recette, à recycler pour la Saint-Sylvestre : 3 cl de jus d'ananas, 3 cl de rhum blanc, 1 cuillerée à café de grenadine, 100 ml de crémant de Loire et 4 glaçons “shakés”. Ça se boit comme du p'tit lait, et ça réchauffe, vraiment.

"Pour Noël, offrez-vous un patron"

C'est une eXpérience inédite. Le soir du réveillon, j'ai choisi d'aller au cinéma. Je pensais être la seule à avoir cette idée saugrenue. Que nenni. La moitié de la grande salle était remplie. A soirée atypique, film atypique. J'ai tout de même opté pour une comédie dramatique, "Louise-Michel'' (sous-titrée : “Pour Noël, offrez-vous un patron !”) et je n'ai pas été déçue. OK, il faut aimer l'humour noir et déjanté propre à l'équipe des Grolandais. Un peu comme le dernier des frères Coen, avec les mêmes abrutis, mais en Picardie… et le sex appeal en moins ! Le sujet, étonnamment, est tout à fait d'actualité : l'histoire d'une usine qui se vide dans la nuit, laissant en plan des ouvrières démunies, prêtes à se venger de leur voyou de patron. Sous la houlette de Yolande Moreau, qui incarne avec brio Louise, analphabète, elles rassemblent sans hésiter leurs indemnités de misère pour engager un tueur à gages à la ramasse : Michel. Un couple improbable, dont les noms accolés rendent hommage à l'anarchiste de la Commune. C'est féroce, bien filmé et il y a de belles trouvailles. La musique, en plus, est sympathique. C'est un clin d'oeil à Louise Attaque, dont le nom (chose que j'ignorais) fait référence à cette révolutionnaire du XIXe siècle, laquelle osa endosser des costumes masculins bien avant l'heure. Humour noir, drapeau noir, X Noir. Ou comment se positionner à contre-courant.

Photos : DR. Sous l'affiche, mon plan préféré dans le film.

En rouge et noir (Stendhal ou Jeanne Mas ?)

La météo m'a fait une bonne blague ce matin. Ciel bleu comme une orange, thermomètre en grève : on se serait cru au printemps et ça m'a donné envie de marcher le long de la Loire, en remontant vers Rochecorbon, mes jumelles en bandoulière. En débarquant au supermarché, j'ai saisi la supercherie grâce aux caissières (hôtesses de caisse, pardon…), toutes déguisées en Père Noël, les pauvres femmes. Toutes rouges. Heureusement que le ridicule ne tue pas : c'eût été l'hécatombe, chez Champion. Ça ferait désordre la veille du réveillon. Remballée, la douceur printanière. D'ailleurs, quand je suis ressortie, il faisait tout gris. Le réveillon ! Mais c'est bien sûr ! Pour ceux qui ne se sentiraient toujours pas concernés, il serait grand temps d'y penser. Personnellement, je suggère de petites quantités, mais de la qualité. Du local, du frais, de saison. Plutôt que du saumon fumé, par exemple, pourquoi pas de la truite fumée en Bretagne ? Encore que j'ai découvert du saumon rouge d'Alaska labellisé MSC, ce qui garantit une pêche respectueuse de l'environnement et durable. On progresse. Après, je conseillerais des saint-jacques. Je ne conçois pas un Noël sans ce mollusque raffiné. Nous, on a une recette familiale que seule ma mère maîtrise, qui ne se contente pas que des noix justement. Mais de simples saint-jacques passées au beurre (demi-sel, évidemment), avec un verre de saumur blanc Secret des vignes, c'est succulent. Il m'arrive de les proposer en brochettes sur des branches de romarin, avec une purée de topinambours et une vinaigrette au balsamique. Ça fait son petit effet. Et pour faire encore plus classe, placez le blanc “on the rocks” dans une vasque noire (on en trouve au cellier d'Ackerman ; il y a même des verres noirs, d'ailleurs). C'est chic, le noir (et ça affine la silhouette, soit dit en passant). Evidemment, avant, il y aura eu l'apéro, ses rillons et ses petits fours. N'en déplaise au X Noir, je recommanderais exceptionnellement le Crémant de Loire Grande Réserve, qui a décroché une étoile au Guide Hachette des vins 2009. Pour les amateurs de japoniaiseries, il fera merveille sur des sushis. Pour les Ligériens, il sera parfait sur un feuilleté au chèvre ou un chèvre frais. Outre un valençay, j'ai fait honneur au banon, bien à l'abri dans ses feuilles de châtaignier. Pas besoin de papier cadeau ! C'est important de garder une place pour le fromage et le dessert. Là, je n'ai pas encore fait mon choix. Ce sera du chocolat, à coup sûr, et il y aura des macarons. A cet égard, on peut se faire une e-gourmandise et se faire livrer du Pierre Hermé. Il passe dans la cheminée, Pierre Hermé ??? Ben quoi ? C'est Noël ou c'est pas Noël ?

Photo : l'élégant rafraîchisseur vendu au cellier d'Ackerman, près de Saumur.

Le Père Noël fait du ski

20 h 50. Je suis face à un dilemme, chose plutôt rare quand me vient l'idée, rare aussi, de regarder la télé le soir. Les Bronzés font du ski ou Le Père Noël est une ordure ? Val d'Isère ou le 17, rue Montmartre. Vais-je devoir zapper entre l'odieux Popeye, la Foune immangeable des montagnards et le générique inoubliable de Pierre Bachelet, ou les dobitchus tout aussi immangeables de M. Preskovic, les répliques inusables de Mme Musquin, coincée dans son ascenseur pendant que Jean-Claude Dusse gèle en chantant sur son remonte-pente bloqué ? Je dois dire que Thérèse et Pierre ("Je ne vous jette pas la pierre Pierre", "Je remonte à l'occasion... Voilà, remontez plutôt à ce moment-là") ont vite remporté la mise. Je dois dire aussi que je ris toujours autant devant ce film devenu culte à la télé (apparemment, ce fut un bide au cinéma). Je ne me souvenais plus de la caméra subjective qui suggère en rose la vision déformée du lapin Pinouille, lequel lapin se rince l'oeil durant les ébats de Pierre et Thérèse dans la salle de bains ("Ce n'est pas grave Pierre, je n'ai rien senti"). Le père Noël est peut-être une ordure, mais il est recyclable à l'envi. "Allez hop, à Créteil !"

Photo : Dans son emballage recyclable, ce chat est aussi totalement compostable. Mais ce n'est pas un cadeau !

Sudoku par dessus tête

Ce matin, du fond de ma salle de bains, j'ai tendu l'oreille pour écouter El Mediator, alias François Morel, qui assure dans ''Eclectik'', l'émission de Rebecca Manzoni, une désopilante chronique. A la suite de l'appel d'une auditrice qui ressemblait fort à Yolande Moreau, notre ex-Deschiens annonçait pour janvier une nouvelle émission sur France Inter : Sudoku par dessus tête. Et notre chroniqueur d'énoncer le contenu de la première grille : tels chiffres dans telle colonne, tels chiffres dans l'autre et ainsi de suite. Remplir les cases vides à la radio, il fallait y penser. François Morel, ou comment renouveler le service public audiovisuel quand la pub viendra à manquer ! Ce mot japonais me rappelle que jeudi, Envoyé spécial consacrait l'un de ses reportages aux Chasseurs de crus, qui recherchent de par le monde des vins rares ou insolites. C'est ainsi que j'ai découvert que le Koshu, un vin de cépage japonais produit là-bas depuis le XIXe siècle, allait débarquer en France en janvier. Ce vignoble devant le mont Fuji, quelle allure ! Pas sûre que ce blanc soit à la hauteur du volcan enneigé (il paraît que ça ressemble à du sauvignon), mais la curiosité, dans ce marasme ambiant, constitue l'une des rares motivations pour passer rapidement à 2009. Dès hier, pensez-donc, j'avais deux cartes de voeux professionnelles dans ma boîte à lettres. Moi qui ne souhaite plus la bonne année depuis des lustres… L'espace d'une seconde, je me suis crue frappée d'amnésie. En mon for intérieur : "Tiens, je n'ai rien vu venir : bon, ça, c'est fait ! Juste perdu une bonne occasion de boire des bulles…" Remarquez, je ne sais pas vous, mais l'avantage, c'est que l'année prochaine peut difficilement être pire que la précédente (même si on nous dit l'inverse), elle-même moins bonne que celle d'avant. Puisque c'est ça, je vais faire du calendrier ma propre grille de sudoku, bouger les dates avec une logique toute personnelle : vous voulez jouer ?

Photo : Vins japonais surpris par un iPhone © S. Piette

En rouge ou en vert, serrez-vous la ceinture !

Ce matin, j’étais dans une grande bâtisse ronde au bord de la Seine : la Maison de la radio, un dédale de couloirs et de studios. Pour la première fois, j’ai pu écouter un animateur à la radio, qui était posée près du canapé où je poireautais, tout en le voyant s’agiter derrière la vitre. L’effet était amusant, jusqu’au moment où ce fut à mon tour de passer derrière la vitre. L’exercice, qui consistait à effleurer certaines thématiques de mon livre en un minimum de temps, s’est révélé plus aisé que je ne l’avais imaginé. Cette mission accomplie, j’ai fait un petit saut chez France Inter, de l’autre côté de la rue. Tôt ce matin, avant de sauter dans mon TGV, j’ai écouté avec intérêt sur cette antenne un économiste s’exprimer sur les cadeaux de Noël. C’est vraiment signe que les temps sont durs. En gros, il expliquait que même en temps de crise, on dépense trop d’argent pour nos cadeaux. Si j’ai bien compris sa logique d’économiste (ce qui ne va pas de soi pour mon cerveau reptilien), là où quelqu’un se limiterait à 50 € pour tel ou tel objet, le « père Noël » monte plutôt à 80 € pour le même objet. Vous saisissez ? Autrement dit, ne vous cassez pas la tête, préférez, un Vargas en poche plutôt qu’en Pléiade, un sac Bilum plutôt qu’un Vuitton, du X Noir à un champagne rosé. Deuxième constat, toujours selon l’économiste : on préfère toujours une surprise à un cadeau qu’on a commandé. Personnellement, je ne partage pas forcément ce point de vue. On n’est jamais à l’abri d’un présent de mauvais goût : du vin en brique, des truffes sans beurre, un pyjama en pilou ou un tanga vermilllon. Le père Noël en rouge, OK (encore que je le préfère vert), mais la lingerie, non merci !

Agnès et ses 80 balais

"Je me souviens pendant que je vis". Cette jolie formule est la dernière phrase du dernier film d'Agnès Varda, qui passait ce soir en avant-première aux Studios. Pour son anniversaire, ses amis lui ont offert 80 balais : des balais brosses, des balais de chiottes, des balayettes… D'Agnès Varda, je ne connaissais que le moulin de La Guérinière, à Noirmoutier. J'ai beaucoup d'affection pour cette île plate, la jetée Jacobsen, la plage des Dames, ses cabines désuètes et ses tamaris, qui ont donné leur nom à sa boîte de production. Et ses patates, bien sûr, bien qu'elles soient hors de prix. Patate, Agnès Varda l'a été, en vrai, endossant le costume du modeste tubercule pour faire la promotion d'une de ses installations. Agnès Varda n'a pas peur du ridicule. C'est une cinéaste (et photographe) libre, sincère. "Je ne sais pas ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas." Quand elle loupe un film avec Deneuve en actrice vedette, elle déroule la bobine, la découpe et en fait le mur d'images d'une cabane de son invention, où elle se réfugie. Une manière bien à elle "d'habiter le cinéma". Sur les dunes, entre les oyats, elle pose et expose des photos de familles inconnues, chinées aux puces (puces de sable ?). L'image, chez Varda, a partout sa place.
Aussi inclassable que la réalisatrice, Les Plages d'Agnès est une sorte de "documenteur" iconoclaste, pour faire un clin d'oeil à l'un de ses précédents films. Plein de fantaisie, d'émotion, de poésie. Au début du film, elle pose toutes sortes de miroirs sur une plage, lesquels renvoient des images de mer, quand l'écume ne finit pas par les recouvrir. C'est à l'image de Varda, jamais là où on l'attend, femme excentrique à l'inusable coupe au bol (parfois bicolore), tantôt espiègle, tantôt submergée par l'écume de ses souvenirs et de ses peines. Celui de Jacques Demy, son compagnon, omniprésent dans le film, et des personnages hors du commun, connus ou pas, qu'elle a eu la chance de cotoyer : Bachelard, Vilar, Jim Morrisson, Andy Warhol… A la fin du film, elle délocalise les bureaux de sa maison de production sur une plage improvisée rue Daguerre, à Paris, et c'est d'une grande drôlerie.
La dernière fois que je suis tombée amoureuse, il y a précisément 7 ans 1/2, j'étais justement allongée sur une plage, face à Noirmoutier, dont j'aime distinguer les contours, toujours flous à cette distance : la forme triangulaire du pont, minuscule, sur la gauche, la masse verte du petit bois de la Chaise, sur la droite. Et, en un lieu indéfini, le Gois, cette chaussée magique, recouverte et découverte par la mer selon les caprices de la Lune. Des voitures s'y font piéger chaque année, surprises par les flots qui feront d'elles des épaves improbables et dérisoires, sans autre trésor qu'une boîte à gants. C'est assez rare aux Studios, mais les spectateurs ont applaudi, ce soir. Avant d'enfiler leurs gants.

Photo : Philippe sur le Gois.

Upside down

J'ai enfin visité (en partie) le musée du Quai Branly. Je ne sais pas si c'est l'effet de la pluie glacée qui m'a cueillie à Paris, mais je n'ai pas été emballée par son architecture, dont on a fait grand bruit. Derrière un rideau de gouttes, j'ai entraperçu le fameux mur végétal réalisé par le botaniste Patrick Blanc, désormais illustre. J'y allais avant tout pour L'esprit Mingei (de minshû, peuple, et kogei, artisanat), un mouvement japonais qui, à partir de 1920, s'est attaché à révéler la beauté d'objets d'usage quotidien, ainsi que leur dimension spirituelle. A travers de très beaux objets (assiettes, plateaux, bols, tabourets, théières…) aux lignes sobres et intemporelles, donc étonnament modernes, on découvre comment les formes de l'art traditionnel japonais ont nourri le design contemporain. Suivait l'exposition Upside down, les Arctiques (jusqu'au 11 janvier), émouvante promenade sensorielle dans le monde polaire. La traversée d'une première salle au sol réellement glacé immerge d'emblée le visiteur dans un univers blanc, sans repère ni verticalité (d'où le titre Upside down, sens dessus dessous). Même s'il s'agit d'un parti pris du muséographe, j'ai regretté l'absence de commentaires : avoir le nez dans la brochure pour comprendre des objets fascinants de la culture "esquimau" finit par être agaçant. D'autant que les figurines en ivoire, parfois minuscules (moins d'un centimètre), sont d'une finesse de facture stupéfiante. Tels des Sherlock Holmes de l'art premier, les visiteurs sont donc munis de loupes ! J'ai dû m'immiscer dans un groupe d'enfants (apparemment, je ne fais pas mon âge ;) pour saisir le sens de certains objets, qui ont pris soudain une autre dimension.
Le choc thermique a été violent quand je me suis propulsée ensuite jusqu'aux peintures aborigènes, que je n'avais pas admirées depuis dix ans, juste avant mon voyage en Australie, à l'époque où elles étaient exposées au Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie de la porte Dorée. Après le désert blanc, immersion dans le désert rouge, donc, tout aussi envoûtant.
Du rouge avec du blanc, ça fait du rose. Et dans une bouteille noire, du rose, c'est forcément du X Noir. Lequel, aussi frappé que la banquise, a fait disparaître fissa le mal de tête de Marie-Jeanne, ce midi, à l'apéritif. Comme quoi, l'effervescence, ça marche, avec ou sans paracétamol. Nous, on avait la tête claire, après la séance de piscine. Mais on en a bu aussi, solidarité familiale oblige.

Photos : Musée du Quai Branly. Vue sur le mur végétal du bâtiment administratif, en juin 2006. © Musée du Quai Branly, Nicolas Borel. Plateau (shinogi), époque Edo, bois taillé et laque vermillon, Japon © Nihon Mingeikan, Tokyo Maison de Yanagi Soetsu, salle pour recevoir les hôtes © L.Schneiter/E-media

Complètement givrée

Ce matin, en allant au qi gong, j’ai été pour la première fois saisie par le froid, le vrai, de ces froids bien francs qui vous transpercent le cuir. Pour la première fois depuis que je vis en ville, j’ai dû gratter mon pare-brise avant de faire « route pêche », comme disent les vrais Bretons. Sur l’autoroute, entre Tours et Le Mans, la campagne était complètement givrée. Figée dans cette pellicule blanche qui sublime les paysages les plus ordinaires. Moi qui déteste les peupleraies, j’avoue avoir été touchée par la fragilité des ces grands arbres congelés, qui semblaient pouvoir se briser au moindre souffle. Ça m’a fait penser à un passage de Trois hommes seuls, où l'un des personnages salue la beauté des paysages autoroutiers avec l’une de ces belles phrases à tiroirs dont Christian Oster a le secret : "Vous avez remarqué (...) que les paysages autoroutiers sont beaux, et préservés, en somme, qu'il n'y a que de l'autoroute qu'on les découvre, que de l'intérieur on n'y arrive jamais, dans ces paysages, qu'on ne s'y tient pas parce que personne ne peut s'y tenir à cause du bruit de l'autoroute, précisément, qui ne nous parvient pas à nous, parce que nous le produisons, et que donc on n'y voit jamais personne, d'où cette impression de calme, autour de ces fermes extraordinairement isolées, dans ces champs où des vaches paissent solitairement (…). Je trouve ce paradoxe intéressant et avoue n'y avoir jamais pensé. Sauf que là, j’ai vu de la vie au bord de l’autoroute. Dans le blanc environnant, quelques taches de couleur ont détourné mon regard de la chaussée rectiligne. Du linge. Des vêtements qui séchaient, ou du moins essayaient, sur la clôture parallèle au rail de l’autoroute. Des caravanes, blanches elles aussi, et des gitans dedans.
Le TGV qui me mène de nouveau respirer l’air de Paris s’enfonce à son tour dans une ouate épaisse. Ce soir, je me rends avec une amie aux 30 ans de mon ancienne école, au Palais de Tokyo. Ce n’est pas encore le Japon, mais on s’en rapproche, d’autant plus que demain, je vais avec une autre amie au musée du quai Branly voir une expo sur l'esprit Mingei : « celui qui préside au Japon à la création d'objets du quotidien avec pour cahier des charges, que les objets Mingei doivent être modestes mais non de pacotille, bon marché mais non fragiles ». Des précurseurs de la consommation durable ?
Dans le train, une clémentine facétieuse a éclaboussé le cadre qui me sert de voisin, concentré sur le dernier numéro de Challenges. Saine lecture en temps de crise. Mon challenge à moi, c’est que ma bouteille de X Noir arrive à bon port. On a les défis qu’on peut.

Photo : paysage blanc dans la faible lumière bleue de la Laponie finlandaise (image réalisée sans filtre).

Le sport à l'état de regret

Ce soir, j'ai passé un moment délicieux avec Christian Oster. Bon d'accord, je n'étais pas seule avec lui (vous y avez cru, hein ?). On était une dizaine autour de lui, à L'Escale, le salon de thé de La Boîte à livres, LA librairie de Tours (la Fnac peut aller se rhabiller). C'est pour moi un moment privilégié de rencontrer un auteur que j'aime "en vrai". Pas seulement pour la dédicace qui fait que plus jamais je ne pourrai me séparer de son livre. Mais surtout pour la grâce du moment, de l'échange, quand échange il y a. Et échange il y a eu. Ce que je n'avais pas perçu lors de la rencontre avec Olivier Rolin, pour Un chasseur de lions. J'avais moins accroché avec le bonhomme. On était plus nombreux, à sa décharge. Et puis un auteur ne parle pas forcément bien de son oeuvre. De même qu'il ne lit pas forcément bien son texte à voix haute. Oster, lui, s'est prêté à l'exercice avec brio, sans rechigner, à la fin de la rencontre. Pure magie. Sa voix résonnera dans mon cortex quand je reprendrai les premières pages de Trois hommes seuls à mon tour. Ce qui va m'obliger à laisser de côté la Gourmandise de Muriel Barbery, dont mon amie Marie-Christine m'a recommandé la lecture : l'histoire d'un pape de la gastronomie qui cherche à retrouver une saveur dans les tréfonds de sa mémoire gustative, 48 heures avant sa mort ! Elle décrocha pour cet ouvrage (son premier roman) le prix du meilleur livre de Littérature gourmande, en 2000. On la connaît aussi pour L'élégance du hérisson. Il y a de très belles photos (signées Stéphane Barbery, son mari visiblement) sur son blog endormi (en pleine hibernation, peut-être ? comme on le comprend…), notamment du Japon. C'est décidé. Je vais bientôt aller faire un tour dans ce pays intrigant. Il y a aussi de belles images de Nouvelle-Zélande, un bout du monde où j'ai passé cinq semaines il y a dix ans, et qui me fait toujours de l'oeil. J'aime les îles et les confins, les Finis Terrae. Et pour revenir à Christian Oster, qui a écrit Volley-ball il y a vingt ans, il a dit un truc amusant (même plusieurs, d'ailleurs, il est drôle, le bougre) : "Le sport existe chez moi à l'état de regret". Je vois bien ce qu'il veut dire, surtout à cette saison, où je me contenterais bien de faire du Jokari dans une serre tropicale. Allez, Faustine, quand est-ce qu'on retourne à la piscine ?

Ecouter les gens se taire


C’est bien parce que c’est vous. Perchée sur une couchette d’Ellipsos qui me mène à Barcelone depuis Orléans, je songe à ces 24 heures bien remplies. Hier, à la même heure, j’étais au concert de Thomas Dutronc, à L’Escale, une nouvelle salle de concert, à Saint-Cyr-sur-Loire. Oubliez le patronyme, même si l’on ne peut s’empêcher de penser à Jacques quand Thomas a des trémolos dans la voix. Mais il n’a pas suivi la même voie. C’est un vrai musicien, doublé d’un pitre, entouré de complices virtuoses. Loin de sa cantonner au jazz manouche, ces joyeux drilles jonglent avec les genres : pot-pourri improbable mêlant Billy Jean à Village People en passant par Claude François, medley sur le thème des Triplettes de Belleville, ombres chinoises burlesques derrière un drap où sont projetés tantôt des images (du public notamment, que filme Thomas-Dutronc-le-gai-luron), tantôt des objets incongrus ou des cartes postales qu’il choisit dans sa boîte à malice. Le tout avec beaucoup d’élégance, en costume blanc, chemise noire et cravate blanche. Autant dire qu’il n’aurait pas dénoté au « Divin Chocolat » organisé dans les caves d’Ackerman, ce week-end, sur le thème du noir et blanc. Avec discipline, j’ai testé chaque stand dans l’ordre conseillé par Julien, du cellier. Le salé, d’abord, avec deux verrines raffinées : un dôme de foie gras de canard sur un chutney d’ananas avec du chocolat noir dessus, du chocolat au lait dessous. Pour le vin, deux possibilités, m’a expliqué Aymeric Hillaire, vigneron et œnologue : on peut oser le saumur-champigny de 2003 de la gamme Secrets des vignes (vin assez rond aux tannins soyeux), ou, plus classique, un coteaux-de-saumur, moelleux, donc efficace sur du foie gras. Pour la verrine de saint-jacques sur coulis de tomate avec réduction de balsamique au chocolat, le saumur blanc de 2004 était parfait, grâce à la fraîcheur du chenin. Après les amuse-gueule, les choses sérieuses : LA chantilly ! Même la Confrérie ad hoc sait malmener ce grand classique en proposant de la chantilly… noire. Comment ? Avec de l’encre de seiche. Dingue. Bien montée, puis bien serrée dans son cul-de-poule (aucune vulgarité de ma part, ce sont les termes du métier), une chantilly toute retournée ne tombe pas sur la tête de celui qu’on choisit comme cobaye ! Vous ferez le test à la maison. De la chantilly au chocolat servie sur un cookie blanc et de la chantilly blanche servie sur un cookie au chocolat, c’est succulent dans les deux sens. Le chef ès chantilly a écouté les gens se taire. Les papilles leur ont cloué le bec ! Et pour continuer dans la fantaisie culinaire, Claire, pâtissière chez le grand chocolatier d’Angers Laurent Petit, a aussi malmené mon X Noir. OK, c’était pour la bonne cause : il s’agissait de faire tomber dans mon verre de rosé pétillant une ganache de thé aux fruits rouges (rien que ça) encore chaude (ça se fait aussi avec du champagne, m’a dit Julien). Le chocolat se cristallise dans le verre, on goûte le pétillant, on mange le chocolat et on finit son verre sans demander son reste. Après le cul-de-poule, cul sec ! L’effet est saisissant. Mieux que la tequila frappée, le X Noir malmené. On en redemande !

Photos : La Confrérie de la chantilly en plein boulot. Deux verres d’X Noir attendent leur pitance. Plouf ! La ganache se jette dans le pétillant.

La Danette de Proust

Lu dans le dernier Télérama, p. 24 : une Danette parfum madeleine est née à la rentrée après une gestation d'environ neuf mois. Comment une telle information a-t-elle pu m'échapper, moi qui mange des Danette quasi quotidiennement depuis plus de vingt ans. Même mes ami(e)s en achètent spécialement quand je déboule chez eux. C'est devenu un réflexe. Moi, j'apporte la bouteille. Eux me fournissent en Danette, redoutant les effets d'un sevrage sur notre cohabitation. Je ne supporte pas les contrefaçons. Et pas question de confondre la Danette extra-noir avec ma Danette à moi, toute simple, au chocolat. Chez Aurélie, je tolère les écarts et chippe parfois à sa fille des Danette Crock aux pépites de chocolat croquantes, voire des Double Saveur. Mais bon, je reviens toujours à ma Danette lambda. Alors une Danette madeleine, vous n'y pensez pas ! Ça dépasse l'entendement. Et dire qu'il y en a qui cogitent des mois pour pondre ça… Ce week-end, ce sera au tour des caves d'Ackerman de baigner dans le chocolat. L'époque s'y prête bien, il faut dire. Au programme, cette année : les accords vins et chocolat, avec une visite sensorielle dédiée aux enfants, qui découvriront tout ce qui touche (c'est le cas de le dire) au cacao et à la vigne. Laurent Petit, chocolatier angevin, et des apprentis chocolatiers de la région présenteront leur savoir-faire. Le chef de cuisine Anthony Vaillant, du restaurant Le Saint Lazare (Hôtel Abbaye royale de Fontevraud) sera également présent. Des sommeliers commenteront des accords originaux avec des vins de Loire et des accords plus classiques grâce à une sélection de vins doux naturels.
Parmi les temps forts, la création et la dégustation de plats inédits sur le thème noir et blanc, la présence de la Confrérie des Chevaliers fouetteurs de crème chantilly. Autant vous dire que ma Danette lambda au chocolat n'a qu'à bien se tenir ! Quant à la Danette madeleine, pas sûre qu'elle inspirerait Proust…

Divin Chocolat en noir et blanc : les 6 et 7 décembre dans les caves Ackerman-Rémy Pannier, à Saint-Hilaire-Saint-Florent (Maine-et-Loire). Prix d'entrée : 2€ (gratuit pour les moins de 18 ans).

Photo : A Vienne, même Mozart vend du chocolat.

« Comme un espadon dans une baignoire »

Ce matin, levée dès potron-minet, avant le chat néanmoins, surpris de me voir réveiller la machine à café dès 5 h 20. Direction Pollutec, à Lyon, LE salon pour tout savoir sur les dernières technologies propres, les achats éco-responsables et autres traitements révolutionnaires pour panser la planète. Pas un chat, en revanche, dans les rues assoupies. Même les lumières de Noël roupillaient grave. Celles d’Attac, curieusement, étaient allumées, au grand dam d’une ivrogne excédée, qui frappait comme une sourde sur la porte vitrée pour « magasiner » avant le lever du jour. Peut-être un vampire un peu pressé ? Installée dans la navette SNCF antédiluvienne et surchauffée, j’écoute Souchon pour oublier que je vais suffoquer. Pas le nouveau, qui sort demain (Ecoutez d’où ma peine vient), et dont on fait grand bruit ces jours-ci. Du Souchon indémodable : Le Bagad de Lann Bihoue, version live. Dans l’excellent portrait réalisé par Laurent Thessier, diffusé hier soir, sur France 3, j’ai découvert que la rencontre, sur scène, entre le chanteur dégingandé et les binious de Lann Bihoue était récente (au Festival interceltique de Lorient). A l’époque, il avait choisi ce nom juste pour ce qu'il évoquait. Du Souchon pur souche. A la fin du documentaire, on voit sa silhouette frêle crapahuter dans les Hautes-Alpes (enfin, je suppose, pour avoir passé des vacances non loin de son sublime chalet…). La montagne l'impressionne, la nature l'inspire et le ressource. Au sommet (de son art ?), il plaisante : "On s'attend à voir quelque chose, derrière… Laetitia Casta… Mais rien, que de la caillasse !"
J’ai eu de la chance avec Souchon. Il y a longtemps, à l’Olympia, quand il interprétait Chanter, c'est lancer des balles, et qu’il en lançait vraiment dans le public, j’ai réussi à en attraper une au vol, dédicacée s’il vous plaît. Une petite balle orange, en mousse, que mon chat a fini par déchiqueter sans faire la midinette. Qui sait, j’aurais pu la vendre un jour à Drouot ? Plus tard, j’ai eu le privilège de discuter avec lui au téléphone. Un type accessible, qui ne la ramène pas. Un type dont le corps a l’air trop grand, une tête banale aux tifs rétifs. C’est vrai que peu d’artistes parviennent à capter l’air du temps avec autant de talent, de vérité et de simplicité. Comment ne pas se sentir proche de ses histoires, « comme un espadon dans une baignoire » ? Tiens, ça rime avec X Noir

Photo : paysage des Hautes-Alpes.